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- 17 February 2026
'La guerre des mots: Trump, Poutine et l'Europe' par Barbara Cassin

Barbara Cassin, philologue et membre de l'Académie française, a écrit ce court livre dans l'urgence, poussée par un sentiment de honte. En effet, comment oser parler dans un amphithéâtre de la langue d'Homère à de jeunes gens, dit-elle, alors que Trump bouleverse le monde ("riviera" de Gaza, "drill and tariff") et que Poutine remplace "guerre" par "opération militaire spéciale" et refuse de prononcer le nom de Navalny?
C'est là tout l'enjeu de ce livre: explorer et comprendre. "Pour résister", ajoute Barbara Cassin.
"Novlangue"
Dans cet essai, la spécialiste du langage décrit le rapport analogue que Trump et Poutine entretiennent avec le langage, bien que de façon différente: tous deux emploient une "novlangue" qui illustre leur rapport respectif au monde. Mais le premier des points communs entre Trump et Poutine, précise Barbara Cassin, n'est pas lié au langage: c'est leur "rapport au pouvoir et à l'argent" qui les unit, dans une dimension qui affecte leur vocabulaire et leur façon de parler, assure-t-elle.
De là vient cette rhétorique populiste commune ("je parle comme vous"), mais avec des différences notables: Trump semble avoir un vocabulaire limité, Poutine alterne les niveaux de langage, de la langue de bois soviétique à l’argot des "bas-fonds".
L'académicienne fait référence, entre autres, à Georges Orwell (1), Victor Klemperer (2) et Hannah Arendt (3), trois figures contemporaines du nazisme. Elle rappelle ce qu’a écrit Orwell en 1947: "Le sentiment que le concept même de vérité objective est en passe de disparaître du monde […] m'effraie bien plus que les bombes".
"Dire, c'est faire"
Selon l'essayiste, Trump et Poutine utilisent le pouvoir performatif du langage: des lieux sont renommés, des paroles menaçantes sont communément utilisées, car la peur rend plus influençable. L'Histoire est réécrite, le passé performé. Barbara Cassin affirme que tant Trump que Poutine mettent en scène un "mensonge d'autorité" à travers le langage (notamment par l’utilisation du "storytelling" et du révisionnisme historique).
Les deux procédés mis en œuvre dans cette "réécriture-falsification", souligne-t-elle, sont l'inversion et le silence.
Inverser et silencier
"C'est très troublant, l'inversion" affirme la philologue. Zelensky serait "un dictateur et un usurpateur", les émeutiers du Capitole des "héros combattants de la liberté". L'inversion crée le trouble et la manipulation est mise en œuvre.
L'académicienne pointe un accaparement du langage. Les deux hommes établiraient le silence autour d'eux, soit en inondant l'espace de leurs productions langagières, soit par une censure méthodique. "Quand on supprime les mots, on anéantit les choses. Le mot fait être la chose. Ce qui ne doit pas exister, il faut le taire", résume Barbara Cassin qui, dans son livre, liste les mots à ne pas prononcer par l'administration Trump et, par effet de ricochet, par les écoles et les universités américaines.
La falsification de l'Histoire et de la vérité induit de graves dangers, alerte la philosophe: réécrire l'Histoire, c'est en écrire malheureusement la suite; falsifier les faits et donner la parole à ceux qui n'y connaissent rien entraîne fatalement le monde à penser autrement.
Que vient faire l'Europe dans cette exploration?
L'Europe, "mise hors d'elle", sidérée, voit remettre en cause tous ses usages fondés sur la culture et l'éducation: pas de construction d'un "nous" démocratique sans respect. Sa sidération vient également du fait qu’aussi bien Trump que Poutine font ce qu'ils ont dit qu'ils feraient!
L'Europe est dans la ligne de mire de Poutine comme dans celle de Trump. Pour des raisons culturelles d’abord, car l'Europe, par sa diversité, constitue un espace de résistance. Comme Arendt qui ne se sentait et ne se proclamait juive que lorsqu'on la traitait de "sale juive", Barbara Cassin se sent européenne et veut défendre l'Europe. Elle cite Milan Kundera (4): "L'Européen, c'est celui qui a la nostalgie de l'Europe", et Kundera d’ajouter: "la culture a déjà cédé sa place".
À travers la guerre des mots, c'est bien à la culture à laquelle on tient qu'ils s'en prennent, nous rappelle Barbara Cassin. La culture comme outil de résistance "au voyoutisme illibéral de Trump et de Poutine". La philosophe reprend la formule d'Arendt selon laquelle la culture est un outil critique qui permet le jugement, faculté politique par excellence.
Là où la fiction exige de juger, les faits alternatifs ("alternative truth"), exigent d'être crus, qu'ils soient crédibles ou non. Se référant au sophiste Protagoras, l'helléniste invite au jugement: il faut savoir "juger le meilleur pour soi et pour la cité".
Ainsi, défendre l'Europe, c'est lire et parler d'Homère; c'est défendre "une Europe des textes et des langues" car "il y a des choses à entendre, il y a des livres à lire" conclut la femme de lettres.
1. Georges Orwell, 1984, Paris, Gallimard, 1950. Et Georges Orwell, La politique et la langue anglaise, Ivrea/Encyclopédie des Nuisances, 2005 [1946]
2. Viktor Klemperer, LTI. La langue du IIIème Reich, Paris, Albin Michel, 1996 [1947]
3. Hannah Arendt, La crise de la culture. Huit exercices de pensée politique, Paris Gallimard, 1972, et Hannah Arendt, "Nous autres réfugiés" dans Écrits juifs, Paris, Fayard, 2011
4. Milan Kundera, L'Art du roman, Paris, Gallimard, 1986
Cet article ne représente pas nécessairement les positions, les politiques ou les opinions du Conseil de l’Union européenne ou du Conseil européen.
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