Le Nouvel Observateur -Le 8 Janvier 2026
Prix Nobel de la brutalité
PAR GRÉGOIRE LEMÉNAGER,
Directeur adjoint de la rédaction
La campagne de Donald Trump pour le prix Nobel de la paix 2026 démarre fort. Le président américain vient de commencer l’année en bombardant un pays membre de l’Organisation des Nations unies, en kidnappant le chef de cet Etat souverain, et en le jetant en prison comme le premier malfrat venu. Au mépris du droit international comme du droit américain, qui lui commandait de solliciter l’accord du Congrès. Soyons clairs, aucune personne sensée n’ira plaindre un dictateur comme Nicolás Maduro, qui a ruiné leVenezuela et contraint des millions de ses compatriotes à le fuir. L’opération militaire américaine, conçue comme une spectaculaire démonstration de force pour frapper les esprits, n’en est pas moins terrifiante.
Le plus sidérant, pourtant, n’est peut-être pas ce que les soldats de Trump ont fait : les Etats-Unis ne se sont jamais beaucoup gênés dans leur histoire, ni pour se débarrasser de certains leaders politiques, ni pour s’attaquer à des pays étrangers, ni même pour les laisser en proie au chaos après les avoir décapités.
La capture de Maduro dans sa « forteresse », comme dit Trump, a beau être d’une exécution assez exceptionnelle (avec plusieurs dizaines de morts côté vénézuélien), elle s’inscrit au fond dans une vieille tradition d’ingérences. En particulier en Amérique latine, où les Etats-Unis sont intervenus une bonne quarantaine de fois depuis 1898, mais pas seulement : pensons aux guerres qui ont ravagé, et pour longtemps, d’autres pays pétro-gaziers comme l’Irak ou la Libye.
Cette proclamation d’un droit de tuer, de capturer et de coloniser ouvre la voie au pire.
Non, l’inédit dans cette affaire n’est pas l’opération Absolute Resolve (Détermination absolue) en elle-même. C’est le discours qui l’a accompagnée, quelques heures plus tard, en direct du palace trumpien de Mar-a Lago. Un discours de brute autosatisfaite, de prédateur ivre de sa puissance. Un discours répétitif et simpliste qui ne faisait même pas semblant d’avoir raison. Un discours qui, alors que Trump avait pour une fois l’air de lire un papier, ne se donnait même pas la peine de ressembler à un discours. Pas de justifications géopolitiques ou morales. Pas de « démocratie » à sauver en libérant un peuple d’un tyran (le mot n’a pas été prononcé). Pas de plan concernant l’avenir politique du Venezuela après ce raid pourtant planifié « depuis des mois ». Oublié, l’arsenal rhétorique traditionnellement mobilisé pour légitimer ce genre de coup de force. A sa place, le bavardage d’un shérif présentant une opération de guerre comme une opération de police, menée dans une de ses banlieues et comparable à l’envoi de la garde nationale dans Washington DC ; les menaces à peine voilées d’un caïd contre ceux qu’il veut soumettre à son emprise ; et enfin la revendication très cash d’un enjeu majeur : le contrôle du pétrole.
Dans ce néo-impérialisme, le plus effrayant est là. Trump ne fait pas seulement main basse sur un pays parce que celui-ci dispose de près d’un cinquième des réserves mondiales de pétrole. Il s’en vante. Et cette proclamation d’un droit de tuer, de capturer et de coloniser
ouvre la voie au pire : pour les pays qui sont dans son viseur, de Cuba à la Colombie ou à l’Iran en passant par le Groenland, qui parce qu’il est rattaché au Danemark fait pourtant partie de l’Otan ; mais aussi pour un ordre mondial qui part en lambeaux.
Comment expliquer désormais à Vladimir Poutine qu’il n’a pas à envahir l’Ukraine ? Ou à Xi Jinping que la Chine doit laisser Taïwan tranquille ? Si le droit n’existe plus, tout est permis.
A cet égard, les premières réactions de la plupart des chefs d’Etat européens, et notamment Emmanuel Macron, qui n’a d’abord pas dit un mot des méthodes du hors-la-loi de Washington, ont trahi une mollesse embarrassée qui est extrêmement préoccupante.
L’équation n’est pas simple face au danger russe. Mais dans la partie de « Game of Thrones » qui vient, une chose est sûre : si l’Europese fragmente, renoue avec ses vieuxdémons nationalistes et renonce à défendre d’une même voix l’universalité des principes qui la fondent, elle n’aura plus qu’à se soumettre à ce parrain américain qui, comme dans tout système mafieux, la rackettera sans vergogne en échange d’une protection aléatoire. L’Europe doit sortir de la sidération. Ou sa vassalisation pourrait se révéler moins heureuse qu’on le dit.
4 Le Nouvel Obs nº 3199 · 08/01/2026
© STÉPHANE MANEL POUR « LE NOUVEL OBS »
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