Wednesday, February 16, 2022

La spécialiste américaine de la Russie Fiona Hill, ancienne membre du Conseil de sécurité nationale, décrypte le jeu du maître du Kremlin -Le Monde 16 Février 2022

 


"Poutine s’est placé au centre de la politique étrangère américaine »

La spécialiste américaine de la Russie Fiona Hill, ancienne membre du Conseil de sécurité nationale, décrypte le jeu du maître du Kremlin

ENTRETIEN

washington ­ correspondant

Spécialiste éminente de la Russie à la Brookings Institution, Fiona Hill a une longue carrière d’analyste, entre le milieu de la recherche et les cercles gouvernementaux. Née au Royaume Uni, Fiona Hill a aussi été, entre 2017 et 2019, conseillère auprès du président Donald Trump et membre du Conseil de sécurité nationale.

Qu’a obtenu Vladimir Poutine à ce jour ?

Il a réussi à se placer au centre de la politique étrangère américaine et de la conversation internationale. Il tient les cartes et peut maintenir la pression. Il s’agit d’une entreprise très coûteuse, d’avoir déplacé tant de troupes à travers la Russie entière, en provenance notamment d’Extrême­ Orient. Il a obtenu le soutien de la Chine, dans le sens qu’il n’est pas obligé de se préoccuper de la frontière entre les deux pays, alors que ce devrait être au cœur de son attention. Il a aussi coincé la Biélorussie exactement comme il le voulait. [Le président biélorusse] Alexandre Loukachenko est tellement redevable à Poutine qu’il a permis des exercices massifs dans son pays, qui pourraient se transformer en présence militaire permanente. Il y a quelques années, avant la pandémie, la Biélorussie semblait aller dans une tout autre direction. Loukachenko était une épine dans le pied de la Russie. Le Kremlin est opportuniste. On suppose toujours que, Poutine n’agissant pas comme Clausewitz, il n’aurait pas de stratégie. Mais il a bien des objectifs stratégiques. 

L’un d’eux consiste à ramener vers la Russie le plus possible d’anciensterritoires soviétiques.

Quels autres enseignements tirez­ vous dans le voisinage russe ?

Si on regarde plus largement la périphérie russe, ce qui s’est passé récemment au Kazakhstan va servir de douche froide pour les pays de la région. Dans le Caucase, la Géorgie est là où Moscou voulait qu’elle soit, [l’ex­président Mikheïl]Saakachvili est en prison. Mais, surtout, avant ces événements récents, en 2020, il y a eu l’Arménie etl’Azerbaïdjan avec la guerre au [Haut]­Karabakh. Il était impossible que l’Azerbaïdjan ait pu lancer une offensive de cette envergure sans une sorte de feu vert de la Russie. Pour la première fois depuis le début du conflit dans le [Haut]­Karabakh, celle ­ci dispose, à présent, de troupes, sous le couvert de maintien de la paix, sur ce territoire. Tout le monde a été clairement averti. Tous ces événements ont rendu Poutine plus décidé à s’assurer d’un retour de l’Ukraine, à éviter sa perte. Les ramifications des événements actuels s’étendent partout, dans tous les endroits où se joue un conflit territorial, où un pays a unedispute avec son voisin ou des griefs historiques. Tirer un trait sur l’Ukraine serait une gigantesque erreur. Quelle est la différence entre ce pays et la Pologne, si ce n’est quelques années d’indépendance ?

Vous avez écrit récemment, dans le « New York Times », que Poutine voit les Etats­Unis comme étant dans un pétrin similaire à celui de la Russie après la chute de l’URSS…

Poutine nous regarde, et tout cequ’il voit, c’est de la faiblesse. Il a tendance à tout contempler en miroir. De son point de vue, les Etats­Unis se trouvent dans la situation de la Russie à la fin des années 1990, smutnyie vremia, un « temps de troubles ». Il estime queles Etats­Unis sont en détresse politique, comme l’était la Russie dans les années 1990, avec beaucoup de luttes internes, un affaissement économique. En conséquence de la pandémie, de nombreux pays, dont la Russie, ont accusé le coup. Mais la situation est particulièrement précaire pour l’économie américaine, avec l’inflation. Les Etats­ Unis sont lourdement endettés. La Russie, elle, étaiten banqueroute dans les années 1990, et elle est à présent assise surde fantastiques réserves d’or et de devises. C’était le but recherché depuis vingt ans. Enfin, Poutine regarde le retrait américain d’Afghanistan, qui fait penser à celui qui avait précédé la chute de l’URSS, sans parler des problèmes internes auxquels fait face l’administration actuelle, après le chaos des années Trump. Finalement, il voit un pays affaibli à l’intérieur et à l’extérieur.

Les sanctions économiques brandies par les alliés, est­ce une dissuasion efficace ?

On a recours aux sanctions, car on ne veut pas s’engager dans uneguerre. Or la Russie a intégré ce facteur. Elle s’est efforcée de rendre son économie résistante aux sanctions, en rapatriant les fonds qui étaient offshore, en demandant aux oligarques proches du pouvoir de sortir leurs actifs d’Europe et d’ailleurs, où ils pourraient être visés par le Trésor américain. Les Russes ont payé leurs dettes souveraines, accumulé des réserves de devises, utilisé d’autres monnaies que le dollar. Ils ont investi dans des secteurs stratégiques en Europe, pour que les sanctions aient un élément de destruction mutuelle.

Le deuxième volet de la stratégie américaine est la dénonciation préventive des intentions 

russes. Peut­ on parler de désinformation ?

Les Etats­Unis essaient de désigner les choses comme [la première ministre britannique] Theresa May au moment de l’attaque au Novitchok [agent chimique] à Salisbury, et ce fut un grand choc, un tournant, de l’entendre accuserles services russes. Révéler l’existence de stocks encore aux mains de la Russie était un geste risqué. 

C’était tellement classifié que seulement une poignée de gens dans une poignée de pays étaient au courant. On leur a par la suite attribué des attaques cyber. On suit donc un schéma qu’on peut appeler d’exposition au grand jour de leurs activités, pour limiter les surprises, même si je peux avoir parfois des interrogations sur la sagesse de certaines informations.

Y a­t­il, dans cette crise, une sorte de tabou : la promesse faite à l’Ukraine et à la Géorgie de rejoindre un jour l’OTAN ?

La promesse de 2008 fut une gigantesque erreur. On se trouvait, àcette époque, à un carrefour. En Géorgie, une partie de l’opinion publique était pro­OTAN. Mais, en Ukraine, c’était un projet élitiste, promu par [le président Viktor] Iouchtchenko mais impopulaire dans la population. Ce fut une grande surprise quand les deux pays demandèrent le plan d’action commun [MAP, préalable à l’adhésion], parce que la plupart des pays européens y étaient opposés, et cette opposition existait aussi dans l’administration américaine. C’est George W. Bush et[son vice­président] Dick Cheney qui ont poussé. J’étais à l’époque analyste, et je me rappelle que, lors d’une réunion, Cheney nous avait dit : « En somme, vous êtes opposés à la démocratie et à la liberté. »

Nous estimions, à l’époque, que la Russie risquait de répondre militairement, ce qu’elle fit quelques mois plus tard en Géorgie. A Bucarest, on a eu le pire des deux solutions : une promesse ferme, mais sans aucun calendrier. Il n’est pas possible de revenir sur cette promesse sous la pression russe. Fermer officiellement la porte de l’OTAN serait un énorme retournement, passeulement par rapport à ces deuxpays, mais aussi par rapport à la Finlande et à la Suède, voire à d’autres aspirants. Les pays ont le droit de choisir leurs alliances, cela figure dans les accords d’Helsinki [signés en 1975]. Mais il est possible que la Géorgie et l’Ukraine reviennent sur leurs aspirations à l’adhésion et souhaitent devenir neutres. 

propos recueillis par piotr smolar

Le Monde - le 16 Février 2022

No comments:

Post a Comment