Monday, September 22, 2025

L'EXPRESS Les Chinois sont partout" : les Etats-Unis ont-ils déjà perdu la bataille du Pacifique ? Enquête. Occupé ailleurs, Washington a longtemps négligé cet océan dont le rôle sera déterminant en cas de conflit avec Taïwan. Une grave erreur, que l'administration Biden tente de réparer. Un peu tard... Par Axel Gyldén (Honolulu, San Francisco) Publié le 06/02/2024 à 05:32

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Les Chinois sont partout" : les Etats-Unis ont-ils déjà perdu la bataille du Pacifique ?

Enquête. Occupé ailleurs, Washington a longtemps négligé cet océan dont le rôle sera déterminant en cas de conflit avec Taïwan. Une grave erreur, que l'administration Biden tente de réparer. Un peu tard...

Par Axel Gyldén (Honolulu, San Francisco)

Publié le 06/02/2024 à 05:32




Le destroyer porte-hélicoptères japonais Izumo (au centre) et d'autres navires de guerre pendant un exercice naval international dans le Pacifique, le 6 novembre 2022

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Al’image des plages normandes du Débarquement, le succès de Pearl Harbor ne se dément pas. Chaque année, 2 millions de visiteurs – surtout des Américains mais aussi des Japonais ou des Australiens, venus "en voisins" – visitent la base navale où, le 7 décembre 1941, l’aviation nippone réduisit presque à néant l’US Navy dans un déluge de fer et de feu. En une matinée, deux raids aériens causèrent la mort de 2 400 soldats américains et entraînèrent les Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale. Le "Pass journée" à 89,99 dollars donne accès à l’ensemble du site, immense, où, sous un ciel bleu azur, l’on visite deux cuirassés, un sous-marin, et de l’autre côté de la baie (que l’on rejoint en ferry) un poignant mémorial à l’aplomb de l’USS Arizona, qui gît par 15 mètres de fond. Enfin, un musée permet de comprendre l’importance géographique de l’archipel d’Hawaï qui abrite la deuxième plus grande base navale américaine (après celle de Norfolk, sur l’Atlantique), véritable poste avancé des Etats-unis en direction de l’Asie.


De fait, quiconque – le Japon hier, la Chine aujourd’hui – veut asseoir sa prédominance sur le Sud-Est asiatique doit aussi contrôler les eaux turquoises du Pacifique. Pour cela, il faut repousser la menace américaine à Hawaï, voire au-delà. L’objectif ? Empêcher l’US Navy de se projeter vers l’Asie et Taïwan par des sauts de puce à travers la myriade d’îles de l’Océanie : Marshall, Micronésie, Palaos, Fidji, Nauru, Papouasie-Nouvelle-Guinée, etc. Pour Tokyo, l’attaque de Pearl Harbor visait à neutraliser l’Amérique afin d’avoir les mains libres dans son vaste empire (englobant l’Indochine, l’Indonésie, les Philippines et des milliers d’îles du Pacifique) sans que les Yankees ne s’en mêlent. Pareillement, pour la Chine, il s’agit aujourd’hui d’en finir avec la suprématie américaine issue de la Seconde Guerre mondiale.


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© / LÉGENDES CARTOGRAPHIE

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En cas de guerre avec Taïwan, Pékin doit absolument empêcher Washington d’emprunter la route logistique qui, d’Est en Ouest, passe par les îles Marshall, les atolls de Micronésie et l’archipel des Palaos. Liés aux Etats-Unis par des accords de défense étroits et uniques (le "Compact of Free Association"), ces trois Etats indépendants constituent une route logistique qu’on appelle "l’autoroute de la liberté" et qui mène vers les alliés asiatiques de Washington, des Philippines au Japon en passant par Taïwan.


Sans que l’on en prenne vraiment conscience, Pékin s’emploie depuis des années à diminuer l’influence américaine dans cette partie du globe hautement stratégique : l’océan Pacifique couvre un tiers de la surface de la planète, baigne 6 des 10 plus grandes économies du monde, et voit passer deux tiers du trafic maritime total. En fait, la seconde guerre du Pacifique a déjà commencé. Cette fois, elle oppose deux systèmes : l’un, chinois, entend s’imposer par l’autoritarisme ; l’autre, américain (mais aussi français en raison de la présence tricolore en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie), prône un Indo-Pacifique libre et ouvert, au commerce comme aux idées.


Les hostilités ont commencé sans bruit ni bombardement

Pékin a déclaré les hostilités sans bruit ni attaque aérienne. A la manière d’un joueur de go, le Parti communiste chinois (PCC) place ses pions pour faire avancer ses objectifs diplomatiques, économiques, militaires. Dernier épisode en date : le 15 janvier, au lendemain de la présidentielle taïwanaise, le micro-Etat de Nauru (12 500 âmes) rompt ses relations diplomatiques avec Taïwan pour établir des liens officiels avec la Chine. Déjà, en 2019, les îles Salomon (700 000 habitants ; théâtre de la célèbre bataille de Guadalcanal en 1942-1943) et Kiribati (130 000) les avaient précédés, tournant soudain le dos à Taïpei pour se jeter dans les bras du PCC. Aujourd’hui, seulement 12 pays, dont le Vatican, reconnaissent encore l’ex-Formose. Trois d’entre eux se trouvent dans l’océan Pacifique : les îles Marshall (42 000 habitants), Palaos (18 000) et Tuvalu (11 000). Peu peuplés, ces micro-Etats vulnérables au changement climatique disposent chacun d’une voix aux Nations unies.


This picture released by the Samoa Observer on May 28, 2022 shows Chinese Foreign Minister Wang Yi (R) and Samoa Prime Minister Fiame Naomi Mataafa attending agreements signing ceremony between the two countries in Apia. (Photo by Vaitogi Asuisui MATAFEO / SAMOA OBSERVER / AFP) / --- EDITORS NOTE --- RESTRICTED TO EDITORIAL USE

Le ministre des Affaires étrangères chinois, Wang Yi, et le Premier ministre des Samoa, Fiame Naomi, le 8 mai 2022 lors de la signature d'un accord entre les deux pays. (Photo Vaitogi Asuisui MATAFEO / SAMOA OBSERVER) © / Vaitogi Asuisui MATAFEO / SAMOA OBSERVER / AFP

"Le pivot diplomatique des îles Salomon et des Kiribati en 2019 a créé une onde de choc, explique le sinologue Jean-Pierre Cabestan. C’est le moment où les Américains ont compris qu’ils étaient en train de se faire doubler." Depuis, la coopération va bon train entre la Chine et les Salomon qui sont la principale tête de pont de Pékin dans cette région ensoleillée. Le gouvernement local a par exemple signé un accord de sécurité, ce qui inclut la répression en cas d’émeutes, comme celles de 2021 (bilan : au moins trois morts). L’année suivante, une importante figure de l’opposition prodémocratique de l’archipel est démise de ses fonctions parlementaires par décision gouvernementale. Son tort : il refusait de reconnaître le principe d'"une seule Chine" qui nie l’existence de Taïwan en tant qu’Etat.


Pour mesurer l’influence grandissante de la Chine aux Salomon, il suffit de savoir qu’en 2022, un navire garde-côtes américain s’est vu refuser l’appontement pour une escale de routine. Une humiliation cinglante et inédite pour Washington. D’autant que, parallèlement, la Chine multiplie les contrats d’infrastructures, augmentant la dépendance financière des Salomon vis-à-vis de ses banques. Exemple, dans un domaine sensible, Huawei développe un réseau de télécommunication financé par un prêt chinois de 66 millions de dollars.


"Les micro Etats du Pacifique donnent à la Chine de la profondeur stratégique"

L’offensive de Pékin sur le Pacifique remonte au moins à 1992. Cette année-là, la République populaire de Chine (RPC), dont la marine est alors quasi inexistante, rédige une loi maritime qui prépare ses ambitions à venir. "Depuis, sa flotte militaire ne cesse de monter en puissance, remarque le spécialiste de la Chine Emmanuel Véron, qui enseigne à l’Ecole navale. Il s’agit de transformer sa flotte côtière en flotte océanique afin de menacer Taïwan mais aussi de se projeter dans le Pacifique et défier les Etats-Unis dont l’océan fut longtemps la chasse gardée." A terre, la Chine lorgne les pistes d’atterrissage de toutes les îles, qui pourraient être utilisées en cas de guerre.


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A la Hoover Institution de l’université Stanford, au sud de San Francisco, Larry Diamond détaille la menace globale chinoise à l’aide d’un PowerPoint. Puis cet ex-diplomate, tendance faucon, précise : "Taïwan est bien sûr la priorité de Pékin mais les petits Etats du Pacifique sont importants aussi car ils donnent à la Chine de la profondeur stratégique." Diamond ajoute : "Ce dont Pékin rêve, c’est nous dégager complètement du Pacifique. Mais, grince-t-il, les Chinois sont sympathiques : grands seigneurs, ils veulent bien nous laisser Hawaï…" Célèbre pour ses spots de surf, l’archipel volcanique (capitale : Honolulu) où vivent 1,4 million de personnes est devenu américain en 1898 et a obtenu le statut d’Etat en 1959. De leur côté, Guam (acquis en 1899), Samoa (en 1900) et les îles Mariannes du Nord (en 1945) sont des territoires américains sans être des Etats ; ils ont, comme Porto Rico, un représentant au Congrès américain.


Un G2 sino-américain sur l'océan ?

La vision chinoise de l’océan Pacifique ? C’est l’amiral Timothy Keating qui en parle le mieux. Ce commandant de l’US Navy pour le Pacifique a raconté comment, en 2007, les Chinois lui ont décrit l’avenir : "Vous, les Etats-Unis, vous prenez tout ce qui est à l’est d’Hawaï et nous, la Chine, nous prenons Hawaï Ouest et l’océan Indien. Ainsi, vous n’aurez pas besoin de venir dans le Pacifique occidental et l’océan Indien, et nous n’aurons pas besoin d’aller dans le Pacifique oriental. Si quelque chose se passe là-bas, vous pouvez nous prévenir, et si quelque chose se passe ici, nous vous le ferons savoir." Washington n’a pas donné suite…


En 2014, lors d’une conférence de pays asiatiques au Kazakhstan, le Cica, Xi Jinping évoque sa Weltanschauung, sa vision du monde : "En fin de compte, c’est aux peuples d’Asie de gérer les affaires de l’Asie, de résoudre les problèmes de l’Asie et de maintenir la sécurité de l’Asie." Et en 2015, le "Grand Timonier 2.0." enfonce le clou : "L’espace maritime est assez grand pour deux", dit-il au secrétaire d’Etat John Kerry en traçant les contours d’un G2 sino-américain. "Barack Obama avait tendance à s’accommoder de cette vision des choses", estime, à Tokyo, le Pr Yuichi Hosoya, directeur Asie-Pacifique à l’université de Keio. Mais, sous Trump, les choses ont pris un tour plus conflictuel avec la publication de la nouvelle stratégie américaine. Son titre : "L’Ere de la concurrence entre grandes puissances". "La compétition est alors devenue structurelle", dit Hosoya. Au passage, le Japon s’est rapproché des Etats-Unis.


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Le premier incident maritime sérieux impliquant la Chine, en 2010, concerne précisément le Japon. Cette année-là, un chalutier chinois entre volontairement en collision avec un patrouilleur des gardes-côtes japonais dans les eaux de l’archipel des Senkaku (contrôlé par Tokyo mais revendiqué par Pékin). Le bateau de pêche est arraisonné et son capitaine, arrêté. S’ensuivent une semaine de manifestation antijaponaise en Chine (et antichinoise au Japon) ainsi qu’une crise diplomatique de deux mois.


"Longtemps, nous n’avons pas prêté attention à la montée de l’agressivité chinoise, admet, à San Francisco, l’ex-diplomate Anja Manuel, une experte en relations internationales qui parle vrai. La question n’est plus de savoir s’il y aura un jour un accrochage sino-américain mais quand celui-ci se produira", prédit cette cofondatrice d’un think tank avec l’ex-secrétaire d’Etat Condoleezza Rice. Le fait est que la Chine, naguère puissance terrestre, est devenue une puissance maritime. "Elle se développe tous azimuts : marine marchande avec les porte-conteneurs de la compagnie Cosco, marine de pêche avec ses bateaux-usines pratiquant la pêche illégale partout sur le globe, marine militaire avec des ambitions planétaires", reprend le sinologue Emmanuel Véron. "S’ajoutent à cela les chantiers navals qui tournent vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sont les plus productifs du monde."


L'experte américaine Anja Manuel, spécialiste des relations Chine-Etats-Unis, à San Francisco en juillet 2023la région

L'experte américaine Anja Manuel, spécialiste des relations Chine-Etats-Unis, à San Francisco en juillet 2023la région © / Asia Society, Northern California

Aujourd’hui, l’empire du Milieu fabrique davantage de bateaux de guerre chaque année que les Etats-Unis. Et avec 350 navires de surface et sous-marins en tout, son armada dépasse, en nombre de bâtiments, celle de l’US Navy qui en compte 280. Toutefois, ces chiffres reflètent mal la réalité. En tonnage, c’est-à-dire en capacité de transport, et aussi en puissance de feu, la flotte américaine, est deux fois supérieure. Elle compte trois fois plus de porte-avions (onze contre trois) et une expérience des conflits incomparable, notamment "grâce" aux guerres d’Irak. Cependant, il convient d’ajouter à la flotte chinoise les dizaines de milliers de petits navires de pêche non identifiés de la "milice maritime" ainsi que la flotte de pêche industrielle et les paquebots à usage civil qui peuvent être utilisés pour les transports de troupes.


"Nos sous-marins ont une génération d'avance"

A Pearl Harbor, au siège du commandement américain de la flotte du Pacifique, l’amiral Brett Sonter reçoit un groupe de journalistes internationaux, dont L’Express, devant une carte de l’océan placardée derrière lui. Après avoir évoqué l’esprit "toujours présent" de l’amiral Nimitz et du général MacArthur – héros de la guerre du Pacifique –, l’officier en uniforme impeccable parle géopolitique : "Il ne s’agit pas d’un choix entre la Chine et les Etats-Unis mais entre un système autoritaire et la liberté. La marine chinoise ? Je ne suis pas inquiet, balaye-t-il. Nos sous-marins ont encore une génération d’avance. Or les forces sous-marines seront déterminantes en cas de conflit avec Taïwan."


People walk along the water on Waikiki Beach in Honolulu, Hawaii, early February 20, 2022. (Photo by Daniel SLIM / AFP)

Des gens se promènent à Waikiki Beach à Honolulu, Hawaii. (Photo by Daniel SLIM / AFP) © / Daniel SLIM / AFP

A défaut de pouvoir gagner une deuxième guerre du Pacifique, Pékin mène la bataille du soft power et de l’influence, symbolisée par la tournée diplomatique post-Covid, en mai-juin 2022, du ministre des Affaires étrangères Wang Yi dans huit Etats du Pacifique Sud (voir carte). Une première. La longue liste des services proposés par le géant asiatique à ces micro-Etats tient de l’inventaire à la Prévert. Pékin offre pêle-mêle d’envoyer des médecins, des troupes de théâtre et de l’aide humanitaire ; de former des policiers, des diplomates et des douaniers ; de créer des "groupes de dialogue et d’amitié"; de financer des bourses étudiantes ; de construire des stades et des infrastructures ; d’ouvrir des instituts Confucius et des centres de recherche océanique ; d’intervenir lors de catastrophes naturelles (comme lors de l’éruption volcanique aux Tonga en 2022) ; d’augmenter la présence de médias chinois dans les îles ; de prendre en main la cyber sécurité ; de contrôler les pêcheries, explorer les fonds marins, développer l’industrie minière ou encore multiplier les liaisons aériennes. Le tout, en s’appuyant sur la diaspora chinoise, présente partout dans le Pacifique, et, aussi, sur les triades, organisations mafieuses.


"La Chine infiltre, coopte, corrompt et avance sur tous les fronts"

Un rapport de 2022 de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project sur leur présence à Palaos (20 000 habitants) raconte ainsi l’expulsion, en 2019 et 2020, de centaines de citoyens chinois qui travaillaient dans le domaine illégal des jeux en ligne. Derrière cette activité se cachait l’homme d’affaires Wan Kuok-koi, plus connu sous le nom de "Dent cassée", lié au PCC, d’après les autorités palaosiennes. C’est que la Chine a plus d’une corde à son arc. Selon l’une des meilleures spécialistes du sujet, la Canadienne Cleo Paskal, de la Foundation for Defense of Democracies, qui étudie le sujet depuis plus de vingt ans, "la Chine infiltre, coopte, corrompt et avance sur tous les fronts à la fois : politique, économique, culturel, sportif." "Pékin s’appuie sur un réseau d’ambassades qui semble posséder des moyens illimités et dont les équipes parlent les langues locales", détaille-t-elle au téléphone. L’une des tactiques les plus connues consiste à entraîner les petits pays océaniens – les Samoa et le Tonga, par exemple – dans "le piège de la dette". "Après avoir bénéficié de prêts qu’ils sont incapables de rembourser, poursuit-elle, ces pays insulaires deviennent des obligés de la Chine, au même titre que le Sri Lanka dans l’océan Indien, massivement endettés auprès des banques chinoises. Cela n’empêche pas Pékin d’invoquer une coopération "gagnant-gagnant", dans un "esprit de justice" et de "respect mutuel.""


Les îles du Pacifique, des micro-Etats si vulnérables...

Bien sûr, le prétendu désintéressement de la République populaire de Chine s’accompagne de corruption, d’intimidation et parfois de chantage. L’ancien président de Micronésie David Panuelo (2019-2023) a raconté comment il a découvert qu’il était suivi par des agents chinois de l’ambassade locale lors d’un déplacement aux Fidji. La corruption sonnante et trébuchante, comme aux îles Salomon ou aux Marshall, est également bien connue. "Dans ces deux Etats, la moitié des députés sont stipendiés", explique un expert qui veut rester anonyme. Plus insidieuse encore est la technique destinée à affaiblir les Palaos en les rendant dépendantes au tourisme.


La chercheuse Cleo Paskal a détaillé ce mécanisme dans le mémo rendu en juin dernier aux élus du Congrès américain, intitulé "Rapport sur l’influence chinoise et le moyen de la contrer". "Pékin s’est d’abord efforcé d’accroître la dépendance des Palaos à l’égard du tourisme chinois, y explique-t-elle. En 2008, il y avait 634 touristes chinois sur l’île [NDLR : qui fait 40 kilomètres de long], soit moins de 1 % de l’ensemble des touristes. En 2015, ils étaient plus de 91 000, soit environ 54 %. Puis, en 2017, la Chine a soudain débranché la prise, indiquant qu’à moins que les Palaos n’abandonnent leur reconnaissance diplomatique de Taïwan, les touristes ne reviendraient pas. Cette décision a eu un effet dévastateur sur l’économie. L’hôtellerie et le marché immobilier se sont écroulés." Cependant, Palaos a tenu bon malgré le Covid, qui a ajouté une deuxième crise à la première.


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Hormis la Papouasie-Nouvelle-Guinée (PNG, 11 millions d’habitants), tous les autres pays sont si petits, si démunis et si vulnérables au changement climatique qu’il leur est impossible de résister aux sirènes de Pékin. "Trop longtemps, les Américains ont négligé la région, remarque Marjorie Finkeo, journaliste à Port Moresby, capitale de la PNG. Cela fait cinquante ans que la région a besoin d’infrastructures et de médicaments. Les Américains regardaient ailleurs mais la nature a horreur du vide. Les Chinois sont arrivés et ils ont construit des écoles, des dispensaires, des infrastructures. Et ils ont conquis les cœurs. Les Américains se réveillent maintenant mais c’est tard, les Chinois sont déjà partout."


Pékin encourage des mouvements sécessionistes

Le plus impressionnant – et inquiétant pour les Etats-Unis – est que Pékin ne se contente pas de cibler les micro-Etats du Pacifique Sud. Elle pratique aussi l’entrisme plus au nord, dans les trois territoires censés faire partie de la chasse gardée historique de l’Amérique, garante de leur sécurité : Palaos, Micronésie et Marshall (ces Etats sont liés à Washington par un accord financier, de défense et de services, renouvelable tous les vingt ans, qui inclut services postaux et liaisons aériennes). Dans les Etats fédérés de Micronésie, qui compte 607 îles et atolls, Pékin encourage en sous-main le mouvement sécessionniste de l’archipel des Chuuk (l’un des quatre Etats du pays). Aux Marshall, nombre d’élus sont soudoyés. Quant aux Palaos, la Chine y fait pression sur ses dirigeants afin que les Etats-unis ne rallongent pas, comme c’est prévu, la piste d’atterrissage ni n’y installent des batteries de missiles Patriot : "Dans l’hypothèse d’une guerre sino-américaine, Palaos se transformerait en cible légitime", expose tranquillement Pékin à ses interlocuteurs.


Rien ne sert de courir, il faut partir à point… Accaparés en d’autres endroits du globe depuis deux décennies, les Etats-Unis s’efforcent de rattraper le temps perdu. En 2022, Joe Biden a publié sa stratégie pour l’Indo-pacifique, fondée sur un principe énoncé par le président : "L’avenir de chacune de nos nations – et même du monde entier – dépend de ce que la région indo-pacifique reste libre et ouverte dans les décennies à venir." En 2021, l’association militaire Aukus a été créée, réunissant l’Australie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis. Première traduction concrète dans quelques années : l’US Navy devrait ouvrir une base pour ses sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire dans l’ouest de d’Australie.


Les Philippines reviennent dans le giron américain

Dans le même ordre d’idée, la piste d’atterrissage de Palaos – on l’a vu – doit être agrandie pour accueillir des appareils de l’US Air Force de toutes tailles. Sur le plan diplomatique, le secrétaire d’Etat Antony Blinken a effectué une tournée éclair dans la région avec le secrétaire à la Défense Lloyd Austin. Après trente années d’absence, Washington a aussi ouvert des ambassades aux îles Salomon et aux Tonga. Deux autres doivent suivre en 2024, aux Vanuatu et aux Kiribati. En septembre dernier, lors du Sommet entre les Etats-Unis et le Forum des îles du Pacifique, Joe Biden a officiellement reconnu les îles Cook (17 000 habitants) et l’île Niue (1 700 âmes) en tant qu’Etats "souverains et indépendants" lors d’une réception à la Maison-Blanche en présence des dirigeants de la région. Plus significatif encore : après s’être rapprochées de la Chine et de la Russie sous le président Rodrigo Duterte (2016-2022), les Philippines effectuent un virage à 180 degrés avec son successeur Ferdinand Marcos Jr. : il a récemment effectué une visite historique à Hawaï, incluant une rencontre avec les hautes autorités militaires de Pearl Harbor.


Sous les cocotiers de Waikiki Beach, la plus célèbre plage de l’archipel, située au pied des hôtels d’Honolulu, des familles se prélassent au soleil, des enfants jouent au ballon et tout le monde admire les surfeurs qui prennent la vague et glissent jusqu’au sable fin. Au crépuscule, c’est le paradis : sur l'île natale de Barack Obama, le ciel est rose et la plage, mordorée. Ecrasés de chaleur, les touristes ne pensent pas une seconde aux enjeux qui se cachent sous l’horizon, au-delà des vagues de surf. Le 7 décembre 1941 au matin, les matelots de Pearl Harbor, à quinze minutes de là, étaient tout aussi insouciants…


Axel Gyldén

Axel Gyldén


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