Un Empire qui ne désarme pas
par Serge Halimi
LES États-Unis ne restent jamais humbles longtemps. Un
mois après leur déroute afghane, l’ordre impérial est rétabli.
La gifle que Washington vient d’infliger à Paris en témoigne.
Un mois? Même pas. À peine les talibans venaient-ils de
s’emparer de l’aéroport de Kaboul que les néoconservateurs
ressortaient de leurs tanières. L’Occident avait «perdu l’Afghanistan»?
Il fallait donc qu’il réaffirme sa présence partout ailleurs
pour faire comprendre à ses rivaux stratégiques, la Chine et
la Russie en particulier, qu’il ne reculerait pas devant le prochain
combat. « La guerre n’est pas finie, résuma le sénateur Mitt
Romney, ancien candidat républicain à l’élection présidentielle.
Nous sommes plus en danger qu’avant. Et nous allons devoir
investir davantage pour garantir notre sécurité (1).» Après avoir
répandu le chaos au Proche-Orient, les États-Unis tournent
donc leur regard vers le Pacifique et dirigent leur marine contre
la Chine. Ce sera, on le devine, une toute petite affaire…
C’est là en tout cas l’enjeu principal de la minicrise diplomatique
entre la France et les États-Unis, pas le dépit de Paris
d’avoir été dépouillé d’un juteux contrat d’armement naval.
Dans cette affaire, il importe en effet de savoir comment l’Europe
doit réagir à l’alliance militaire antichinoise que Washington
vient d’annoncer avec le Royaume-Uni et l’Australie. Car pour
le reste – l’humiliation publique spectaculaire, la déloyauté des
« alliés », l’absence de concertation sur une décision
géopolitique majeure –, l’Élysée s’est habitué aux affronts
américains depuis une quinzaine d’années, qu’il s’agisse de
l’espionnage des présidents de la République révélé par
WikiLeaks, du dépeçage d’Alstom par General Electric (grâce
à des manigances judiciaires proches du brigandage de grand
chemin), sans parler des amendes pharaoniques extorquées
à des entreprises et à des banques françaises qui n’avaient
pas appliqué des sanctions, contraires au droit international,
décrétées par les États-Unis contre Cuba ou l’Iran (2). Pour
riposter au camouflet australo-américain autrement que par
un rappel dérisoire des ambassadeurs en poste à Canberra
et à Washington, M. Emmanuel Macron aurait été bien inspiré
d’accorder sur-le-champ l’asile politique à MM. Julian Assange
et Edward Snowden, qui ont dévoilé les bas-fonds de l’empire.
Le monde entier eût remarqué ce sursaut de dignité.
Pendant que ses présidents bavardent, la France se déclasse.
Elle a rejoint le commandement intégré de l’Organisation du
traité de l’Atlantique nord (OTAN) dirigée par Washington; elle
abandonne une part croissante de sa souveraineté diplomatique
à une Union européenne peuplée de vassaux des États-Unis;
elle maintient contre la Russie une batterie de sanctions qui
interdisent toute entente « de l’Atlantique à l’Oural », seule
perspective susceptible de dégager le Vieux Continent de
l’emprise américaine ou chinoise. Pour ne pas sombrer dans
l’insignifiance, la France devrait d’urgence faire comprendre à
Washington, mais aussi à Pékin, Moscou, Tokyo, Hanoï, Séoul,
New Delhi, Djakarta, qu’elle ne se résignera jamais à la guerre
du Pacifique que préparent les États-Unis (3).
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(1) Cable News Network, 29 août 2021.
(2) Lire Jean-Michel Quatrepoint, «Au nom de la loi… américaine», Le Monde
diplomatique, janvier 2017.
(3) Lire Martine Bulard, «L’Alliance atlantique bat la campagne en Asie »,
Le Monde diplomatique, juin 2021
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