Tuesday, October 19, 2021

Erdogan cherche à étendre son influence en Afrique

 Erdogan cherche à étendre son influence en Afrique

Le président turc a commencé une visite en Angola, au Togo et au Nigeria

(Le Monde Mardi 19 Octobre 2021)


Une quinzaine de tournées en autant d’années, trente pays visités à l’issue du voyage

débuté dimanche 17 octobre : Recep Tayyip Erdogan revient sur le continent africain avec des ambitions en constante progression. A deux mois du troisième sommet 

Turquie­ - Afrique qui doit se tenir à Istanbul en décembre, le chef de l’Etat effectue un voyage de trois jours devant le mener en Angola, au Togo et au Nigeria. Le partenariat avec ce continent est « stratégique » pour son pays, a­t­il déclaré.

Si Ankara a un temps envisagé sa relation avec l’Afrique sous un horizon avant tout commercial, porté par un argument qui fait mouche : « Moins cher que les produits européens et de meilleure qualité que les chinois », les perspectives se sont depuis élargies au champ sécuritaire. Comme le rapporte la lettre spécialisée Africa Intelligence, une importante délégation du Savunma Sanayii Baskanlıgı, l’agence qui pilote l’industrie militaire turque, est du voyage. « La Turquie affiche aujourd’hui une vraie politique de puissance complète où le soft power installé par le commerce, la culture islamique et les ONG est couplé au hard power avec la vente d’armements », analyse Dorothée Schmid, la responsable du programme Moyen­Orient àl’Institut français des relations internationales (IFRI).

L’étape de M. Erdogan en Angoladevrait comporter une forte tonalité économique. L’objectif annoncé d’Ankara est de porter les échanges bilatéraux avec ce pays de 176 millions à 500 millions de dollars (de 152 millions à 431 millions d’euros) annuels. L’ouverture récente de la liaison LuandaIstanbul par Turkish Airlines devrait y contribuer : la compagnie aérienne qui dessert une soixantaine de destinations africaines est un outil d’influence efficace.

Stratégie conquérante

Au­delà de ses richesses pétrolières, l’Angola est également une puissance régionale sur laquelle la Turquie peut s’appuyer pour affirmer ses ambitions en Afrique centrale, notamment en République démocratique du Congo (RDC). 

M. Erdogan a rencontré le président de RDC, Félix Tshisekedi, en septembre, notamment pour le remercier de son implication dansle combat contre le mouvement du prédicateur Fethullah Gülen.

Depuis le putsch manqué dejuillet 2016, le pouvoir turc n’a cessé de traquer les réseaux et les proches de son ancien mentor. Et le continent africain – où ce dernier fit un temps figure d’avantgarde des intérêts turcs avec ses écoles de qualité, ses hommes d’affaires et ses diplomates –n’échappe pas à cette chasse internationale. En mai, le neveu de Fethullah Gülen a été « kidnappé »au Kenya, selon sa famille.

Les questions autour de l’« organisation terroriste Fetö », selon les termes d’Ankara, pourraient aussiêtre au sujet des discussions avec le président du Nigeria, Muhammadu Buhari. Le dernier entretien entre les deux hommes avait été tendu. « Du côté nigérian, on a été proche de la rupture », indique une bonne source, le président acceptant mal l’insistance de son homologue turc pour que les établissements gülénistes soient fermés au plus vite.

Reste que dans sa stratégie d’expansion, la Turquie ne peut s’opposer au géant économique d’Afrique de l’Ouest. Officiellement, trois accords devraient être signés dans les domaines des hydrocarbures, de la métallurgie et de l’énergie mais la coopération militaire devrait aussi être au menu. Le 11 octobre, le gouverneur de l’Etat de Zamfara, dans le nord­ouest du Nigeria, a annoncé un accord en vue d’acquérir deux drones armés d’une société privée turque « pour combattre le banditisme et l’insécurité », précisant que leur fourniture sera « consolidée » lors de la rencontre entre les deux chefs d’Etat. Ankara aurait déjà fourni des engins de ce type à l’Ethiopie et au Maroc, selon la presse.

En sera­t­il de même pour le Togo, la dernière étape de ce voyage, un pays qui s’inquiète d’infiltrations djihadistes à sa frontière nord et ambitionne de renforcer sérieusement son armée ? « Aucun accord n’est confirmé pour l’instant », assure Robert Dussey, le ministre togolais des affaires étrangères, pour qui cette visite doit être analysée sousun prisme géopolitique. Si le président Erdogan a choisi de s’arrêterau Togo, c’est principalement par intérêt pour notre influence sousrégionale », dit-­il.

Outre le président Faure Gnassingbé, le chef de l’Etat turcdevrait également rencontrer à Lomé les dirigeants du Burkina Faso et du Liberia. Plus ancien président en exercice d’Afrique de l’Ouest, le dirigeant togolais mène une diplomatie active qui lui permet d’entreprendre des médiations avec les rebelles tchadiens etd’avoir une oreille attentive de la part des militaires au pouvoir au Mali. « La Turquie considère l’instabilité de certains pays africains comme une opportunité. Elle a ainsi tout de suite tenté de capitaliser sur le coup d’Etat au Mali pour renforcer sa présence au Sahel », explique Dorothée Schmid. En août 2020, le chef de la diplomatie turque a été le premier haut responsable étranger à rencontrer les putschistes maliens.

Cette stratégie conquérante a eu pour laboratoire la Somalie avec une action mêlant soutien aux institutions, assistance humanitaire au nom de la solidarité islamique, investissement dans la reconstruction et ouverture d’une base militaire. Désormais à l’œuvre au Sahel, elle est devenue un motif d’inquiétude à Paris. 

M. Erdogan ne manque d’ailleurs pas une occasion d’égratigner la France pour son passé africain, promettant devant la presse que les Turcs « n’adopteront jamais les anciennes politiques coloniales avec des moyens modernes ».

Pour Paris, la Turquie cherche désormais au Sahel « à s’imposer, à s’infiltrer dans les interstices et toujours à nous discréditer », ainsi que l’indiquait, en janvier, devant 

les députés Florence Parly, la ministre des armées.

Pour l’heure, la Libye, avec un engagement militaire décisif aucôté du gouvernement de Tripoli reconnu par les Nations unies, demeure le succès le plus visible de la Turquie en Afrique. Ankara a cependant déjà connu son lot de défaites diplomatiques avec la chute de régimes amis comme celui d’Ennahda en Tunisie, des Frères musulmans en Egypte, d’Omar Al­Bechir au Soudan ou d’Alpha Condé en Guinée. Sans pour autant voir sa dynamique de conquête enrayée sur le continent.

Comme le résume le chercheur Benjamin Augé de l’IFRI, « malgré les échecs, le rouleau compresseur diplomatique et commercial continue de progresser ». Les chiffres sont éloquents. En vingt ans, le nombre d’ambassades turques en Afrique est passé de neuf à quarante­ trois et le volume des échanges commerciaux de 4 milliards à 26 milliards de dollars. 

cyril bensimon

Recep Tayyip Erdogan et son épouse, avec le ministre angolaisdes affaires étrangères, à Luanda,en Angola, dimanche 17 octobre. 

MURAT CETIN MUHURDAR/AFP 

Ankara avait envisagé une relation commerciale avecle continent ; lesperspectives se sont élargies au champ sécuritaire

Education et coopération militaire : la stratégie d’Ankara pour s’imposer en Ethiopie

Lorsque la police éthiopienne a fait irruption aux portes de l’Intellectual School d’Addis­Abeba ce matin du 10 août, Aslan (prénom modifié), l’un des professeurs, a d’abord pensé à une « énième tentative d’intimidation ». Mais le ton ne souffrait, ce jour­là, aucune objection. « Allez­ vous­ en tout de suite !, ordonnèrent les policiers fédéraux, les armes à la main, l’école est désormais sous notre responsabilité. » En une journée, lesautorités éthiopiennes ont suspendu les activités de l’Intellectual School et de dix autres établissements affiliés au mouvement Hizmet : le vaste réseau éducatif et humanitaire du prédicateur turc Fethullah Gülen ne compte désormais plus aucune école en Ethiopie.

Cet ancien allié de Recep Tayyip Erdogan, devenu ennemi juré du président turc, est accusé d’avoir fomenté la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 en Turquie. Depuis, le pouvoir turc cherche par tous les moyens à démanteler le réseau Hizmet dans le monde. En Ethiopie, cela aura pris un peu plus de deux ans. Après leur saisie, les onze établissements ont été transférés à la Fondation Maarif, mise en place par Ankara pour se substituer à la confrérie de Fethullah Gülen. Une semaine plus tard, le premier ministreéthiopien, Abiy Ahmed, se rendait à Ankara. M. Erdogan s’y félicitait du transfertdes établissements et remerciait son homologue pour son « combat contre le terrorisme ». Les deux hommes en profitaient pour signer un important accord de coopération militaire, dont les détailsn’ont pas été rendus publics. Aslan voit dans ces dates rapprochées le signe d’uneentente plus large entre Addis­Abeba et Ankara. « L’enfant du vice - ­premier ministre éthiopien était scolarisé chez nous et d’un jour à l’autre le gouvernement nous qualifie d’organisation terroriste, s’étonne­-t­-il. Cela montre bien qu’il y avait plus important sur la table des négociations. »

Plusieurs sources diplomatiques évoquent l’existence d’un contrat de livraison de drones à l’Ethiopie. Ce que les gouvernements turc et éthiopien ont pour l’instant systématiquement démenti.

Abiy Ahmed, englué dans la guerre civile au Tigré depuis presque un an, ne cache pourtant pas son besoin d’acquérir des drones. De leur côté, les rebelles tigréens du Front populaire de libération du Tigré signalent l’utilisation intensive de ces aéronefs depuis plusieurs semaines.

L’agence de presse Reuters indique que le montant des ventes d’armes entre la Turquie et l’Ethiopie a explosé cette année : les exportations dans les domaines dela défense et de l’armement sont passées de 203 000 dollars (175 000 euros) à 51 millions . Le 20 août, un inhabituel avion­ cargo en provenance de Turquie s’est posé sur la base militaire d’Harar Meda pour y décharger sa cargaison.

Un marché à haut potentiel

« La suspension de nos écoles est évidemment politique », dénonce Solomon (prénom modifié), un autre professeur de l’Intellectual School pour qui « cette fermeture n’était qu’une monnaie d’échange au moment de récupérer de l’armement ».

L’existence d’un tel accord est « tout à fait crédible », estime Aurélien Denizeau, docteur en relations internationales, spécialiste de la Turquie. « C’est une occasion en or pour Ankara : cela lui permet d’exporter des drones, d’étendre son influence et de fermer les écoles de Fethullah Gülen », poursuit­il. Déjà omniprésente en Somalie et proche des militairesà Khartoum, la Turquie « essaye de stabiliser la Corne de l’Afrique pour sécuriserses investissements », précise le chercheur. En outre, l’Ethiopie n’a rien d’une terre nouvelle pour Ankara, qui y est le deuxième investisseur derrière la Chine.

« Nous percevons l’Ethiopie en quelque sorte comme le prolongement du MoyenOrient, explique l’ambassadrice de Turquie à Addis­Abeba, Yaprak Alp. Pour nous, c’est une porte d’entrée en Afrique. »

La taille de l’Ethiopie et ses 110 millions d’habitants en font un marché à haut potentiel. Deux cent vingt­cinq sociétés turques y sont présentes et « nous recevons chaque jour des requêtes d’entreprises qui font des études de marché en vue de s’y installer. Et ce malgré le Covid­19 et la situation intérieure », précise Yaprak Alp. 

Depuis le début de la guerre du Tigré, l’Ethiopie ne fait pas seulement face à une insécurité grandissante. Une inflation de 35 % mine aussi l’économie. Le surendettement a provoqué des dégradations successives du pays par les agences de notation : le Fonds monétaire international s’est abstenu d’émettre desprojections du produit intérieur brut éthiopien pour 2022 « en raison d’un haut degré d’incertitude ». M. Erdogan a promis d’augmenter ses échanges commerciaux avec l’Ethiopie de plus d’un milliard de dollars d’ici à 2023. Une façon de rassurer son partenaire et d’œuvrer « pour la paix, la tranquillité et l’unité de l’Ethiopie », selon ses mots. 

NOE HOCHET-­ Bodin

(Addis­abeba, correspondance)

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