Le Nouvel Observateur
Le 9 Novembre 2025
UN DRAGON DANS NOTRE MOTEUR
PAR SYLVAIN COURAGE,
DIRECTEUR ADJOINT DE LA RÉDACTION
La nouvelle Grande Muraille sera solaire.
Dans le désert brûlant de Kubuqi en Mongolie-Intérieure, les conglomérats chinois installent la plus puissante centrale photo voltaïque au monde : un océan de panneaux solaires de 5 kilomètres de large sur 400 kilomètres de long. De quoi fournir en électricité, d’ici à 2030, la mégapole de Pékin et ses 21 millions d’habitants. Volontarisme étatique, investissements colossaux et infrastructures titanesques…
Telle est la « voie chinoise » vers les énergies douces censées réduire les émissions de CO2 et limiter le réchauffement climatique d’origine anthropique. « La Chine vise à diminuer de 7 % à 10 % ses émissions nettes de gaz à effet de serre d’ici à 2035 », promet le président Xi Jinping, qui se présentera à la COP30, du 10 au 21 novembre, en leader mondial de la transition énergétique.
Rien à voir avec la mauvaise foi de Donald Trump, président des Etats-Unis qui considère le réchauffement climatique comme « la plus grande arnaque au monde », exonère son pays de l’effort international de réduction des émissions de gaz à effet de serre et donne licence à son industrie pétrogazière de « forer à tout-va ». Le boss de la planète fossile n’enverra aucun représentant à la COP30. Un feu vert explicite aux majors de l’extraction : les 422 projets recensés dans le monde par les ONG sont autant de « bombes carbone » qui ruinent les dernières chances de limiter le réchauffement en deça de 2C comme s'y sont engagés, il y a dix ans de cela, les 194 Etats signataires de l’accord de Paris. Seule exception à l’exploitation sans frein de l’or noir : Trump sanctionne désormais les exportations sauvages de brut et de gaz provenant de la Russie poutinienne, qui finance ainsi, en sous-main, sa guerre en Ukraine.
Dans cete géostratégie où la maîtrise de l’énergie procure la puissance, que peut faire l’Europe ? Certes, le modèle chinois réputé allier les vertus de la planification et de la concurrence séduit de plus en plus d’experts et de cercles de rélexion. Mais se ranger derrière ce capitalisme d’Etat en voie de verdissement accéléré serait pour le moins périlleux. La transition à la chinoise n’est que la face avenante d’un autoritarisme politique fondé sur un contrôle social numérique total. Elle recouvre une dépendance au charbon qui risque de se prolonger longtemps dans l’industrie lourde. Et apparaît surtout comme une arme de domination massive. A la recherche de nouveaux débouchés, la ilière chinoise des renouvelables inonde déjà le marché européen.
S’en remettre au VRP Trump, qui pousse à la consommation de son gaz naturel liquéié pour pallier la fermeture des gazoducs russes, constituerait une autre erreur tragique. Combien de temps la première puissance mondiale restera-t-elle prisonnière du climatoscepticisme de son président ? En dépit des coupes imposées par l’Etat fédéral dans les budgets de recherche, les entreprises américaines de clean tech poursuivent la transition. Déjà la moitié de la production énergétique de la Californie, pionnière en la matière, est décarbonée.
Dans cette géostratégie où la maîtrise de l’énergie procure la puissance, que peut faire l’Europe, prise en tenailles entre la Chine et les Etats-Unis ?
Prise en tenailles, l’Europe doit poursuivre une ligne autonome. Il s’agit de maintenir son engagement d’atteindre la neutralité carbone en 2050 tout en protégeant son marché intérieur de l’invasion des panneaux solaires, éoliennes, batteries et voitures électriques made in China. Les constructeurs automobiles, qui redoutent de devoir supprimer 75 000 emplois d’ici à 2035, pressent la Commission européenne d’imposer des surtaxes sur les importations de véhicules chinois pour contraindre les marques à produire et à assembler sur le Vieux Continent. Plus facile à dire qu’à faire. Le gouvernement néerlandais, qui a repris le contrôle de la société Nexperia, fournisseur de 49 % des composants électroniques utilisés dans l’industrie automobile européenne passée sous pavillon chinois, a été menacé par Pékin d’un embargo. Une mesure de rétorsion aujourd’hui écartée qui risquait de mettre à l’arrêt tout le secteur.
Le combat contre le dragon s’annonce féroce.
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