Gideon Rachman : "Par confort, nous n'avons pas voulu voir les mensonges de Poutine"
Pour le journaliste vedette du "Financial Times", auteur de "The Age of the strongman",
Vladimir Poutine est le modèle des autocrates qui ont pris le pouvoir depuis vingt ans.
Durée : 13 min
Pour le journaliste américain Gideon Rachman, "le régime russe est à la fois complètement cynique, et absolument sincère". (Ici, le président russe, Vladimir Poutine, le 21 février 2022, à Moscou.)
afp.com/Alexey NIKOLSKY
Propos recueillis par Thomas Mahler
Publié le 18/04/2022 à 15:13, mis à jour à 17:44
En matière de politique étrangère, il est l'un des meilleurs éditorialistes. Dans le passionnant The Age of the strongman (Vintage Publishing, avril 2022), qui vient d'être publié en anglais, Gideon Rachman, plume vedette du Financial Times, analyse la vague des "hommes forts" ayant pris le pouvoir depuis vingt ans. Ces autocrates ont basé leur régime sur le nationalisme, le culte du leader et le refus de la démocratie libérale. Le journaliste, qui a rencontré un grand nombre d'entre eux, dresse de brillants portraits de Xi Jinping, Recep Tayyip Erdogan, Jair Bolsonaro ou Narendra Modi.
Selon lui, le parrain et modèle de cette génération de dirigeants autoritaires n'est autre que Vladimir Poutine. Ce qui explique pourquoi la guerre en Ukraine dépasse aujourd'hui largement le cadre européen. Dans la bataille entre les démocraties libérales et ces "hommes forts", la réussite ou l'échec de l'agression militaire de Poutine représentera sans doute un épisode décisif.
L'Express : Vous avez rencontré Vladimir Poutine pour la première fois en 2009, à Davos. Vous racontez avoir été frappé "par sa capacité à répandre une menace sans hausser le ton de sa voix"...
Gideon Rachman : Il était très poli. Jusqu'à ce qu'une question d'un journaliste américain ne lui plaise visiblement pas. "Je répondrai à cette question dans une minute. Mais, premièrement, laissez-moi vous poser une question sur cette bague extraordinaire que vous avez au doigt. Pourquoi la pierre est-elle si grande?", a-t-il rétorqué. Tout le monde dans la pièce s'est tourné vers le journaliste, très mal à l'aise. Prenant un ton moqueur, Poutine a poursuivi : "Cela ne vous dérange certainement pas que je vous pose cette question, parce que vous ne porteriez pas une telle chose si vous ne cherchiez pas délibérément à attirer l'attention sur vous."
Tout le monde riait, et avait oublié la question initiale. C'était une leçon dans l'art de faire distraction, mais aussi en matière d'intimidation. Sans doute une technique du KGB. Je me suis remémoré cet épisode quand, avant le début de la guerre en Ukraine, Poutine a organisé un conseil de sécurité télévisé, et qu'il a publiquement humilié Sergueï Narychkine, directeur du SVR [NDLR : le Service des renseignements extérieurs russe]. Je me suis dit que j'avais déjà vu ça avant.
Poutine, qui a pris le pouvoir juste avant le passage au XXIe siècle, est selon vous l'archétype et le modèle de cette vague de dirigeants qui sont des "hommes forts". Pourquoi ?
Longtemps, Vladimir Poutine a plus ressemblé à un anachronisme. En 2014 encore, Angela Merkel le décrivait comme un dirigeant usant de méthodes du XIXe siècle pour résoudre des problèmes du XXIe siècle. D'une certaine façon, c'est vrai. Cette invasion massive de l'Ukraine aurait pu être le fait de Napoléon ou d'une autre figure historique. Mais en même temps, il est clair que Poutine a été un précurseur. Comme l'a déclaré son porte-parole Dmitri Peskov en 2018, il y a eu une demande pour un style alternatif de gouvernance, plus nationaliste et autoritaire, opposé aux technocrates libéraux. "La Russie de Poutine a été le point de départ" expliquait Peskov. Suivront Erdogan en 2003, Orban en 2010, Xi Jinping en 2012, Modi en 2014, Duterte en 2016...
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Une partie de ces dirigeants ont d'ailleurs fait publiquement part de leur admiration pour Vladimir Poutine. Rodrigo Duterte a dit qu'il était son "héros préféré". Mohammed ben Salmane n'a pas caché sa fascination pour Vladimir Poutine lors de la Coupe du monde de 2018. Nigel Farage a qualifié de "brillante" l'action du président russe en Syrie. Et Matteo Salvini a été photographié avec un t-shirt de lui.
L'entourage de Donald Trump aussi a affiché son admiration, tel Rudy Giuliani [NDLR : maire de New York entre 1994 et 2001] qui, après l'annexion de la Crimée, affirmait : "Il prend sa décision et il l'exécute, rapidement. Et ensuite, tout le monde réagit. C'est ce qu'on appelle un leader." Beaucoup de personnes ont pensé que Trump avait été corrompu
L'EXPRESS
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