Politique étrangère - Affaires européennes - Débat sur le thème : "Après l'élection de Donald Trump, concrétiser la souveraineté européenne", en séance publique, à l'Assemblée nationale - Interventions de M. Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, chargé de l'Europe (Paris, 15/01/2025)
Vous avez été nombreux à dire que l'élection de Donald Trump a constitué un électrochoc, qui suppose un réveil stratégique européen ; vous avez été nombreux à souligner que ce réveil est tardif. Les signaux d'alerte n'ont pas manqué mais, déjà en 2016, nombreux étaient ceux qui pensaient que son accession au pouvoir était un accident de l'histoire, une parenthèse désenchantée et que l'on reviendrait à la normalité des relations transatlantiques au bout de quatre ans.
Beaucoup avaient voulu ignorer les signaux précurseurs d'un changement durable de ces relations envoyés par l'administration Obama : mention d'un pivot vers l'Asie, refus d'intervenir en Syrie après l'utilisation des armes chimiques par Bachar el-Assad, affirmation de ce que l'Europe ne constituait plus une priorité. Et nombreux ont été ceux qui ont refusé de voir qu'il s'agissait de tendances de fond sous l'administration Biden : protectionnisme avec la loi de réduction de l'inflation (IRA), plan massif de soutien à l'industrie américaine, sans aucune coordination avec les alliés européens, maintien de certains tarifs douaniers instaurés par l'administration Trump ou encore alliance Aukus avec le Royaume-Uni et l'Australie.
Le réveil actuel doit pousser l'Europe à investir dans sa souveraineté, principe au coeur de la vision et de l'action de la France depuis le discours de la Sorbonne, en 2017. À l'heure où la guerre est de retour sur notre continent avec l'agression de la Russie contre l'Ukraine, les Européens doivent prendre en main leur propre destin, défendre - seuls au besoin - leur sécurité, être capables de protéger leurs valeurs, la démocratie libérale et leurs intérêts collectifs sur la scène internationale.
Alors que Donald Trump n'a pas encore investi le Bureau ovale, les ingérences de son proche conseiller Elon Musk, propriétaire du réseau social X - qui soutient des mouvements tels que l'Alternative pour l'Allemagne (AfD) en amplifiant la portée de son message via l'algorithme de X, la dissémination de fake news et la désinformation - pourraient bien être les prémices de la future politique américaine.
Si le DSA impose aux plateformes de réseaux sociaux de prendre leurs responsabilités, de modérer les contenus, de lutter contre la dissémination de la désinformation ou des deepfakes, les agissements d'Elon Musk et la guerre de la Russie contre l'Ukraine, fondamentalement, révèlent les faiblesses et les dépendances de l'Europe. Un réveil collectif est nécessaire.
Dans son rapport remis à la Commission européenne, Mario Draghi souligne le risque de décrochage industriel et technologique face aux Etats-Unis et à la Chine. En trente ans, les Américains ont créé deux fois plus de PIB par habitant que toute l'Union européenne. Dans des secteurs critiques pour notre souveraineté, tels que celui de l'intelligence artificielle, 60% des investissements mondiaux se font aux Etats-Unis, près de 20% en Chine et seulement 6 à 7% dans l'Union. Dans les domaines quantique, spatial, numérique, comme dans les grandes industries de la décarbonation, l'Europe est à la peine ; elle n'investit ni n'innove suffisamment. Le potentiel d'investissements, privé et public, n'est pas exploité comme il l'est aux Etats-Unis.
L'élection de Donald Trump met ainsi en lumière la nécessité pour nous, Européens, d'investir en commun sur notre continent. Les rapports de Mario Draghi, d'Enrico Letta, les discours de la Sorbonne et de Versailles ont dessiné une feuille de route.
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Nous devons parfaire notre marché unique, l'union des marchés de capitaux, notre union bancaire et donner les moyens aux entrepreneurs, aux innovateurs, aux start-up, à ceux qui veulent prendre des risques sur le continent européen de pouvoir le faire, de trouver des financements, de se développer, d'exporter.
Il nous faut soutenir et protéger nos industries, y compris face à la concurrence déloyale. L'Union européenne commence enfin à le faire. La France a soutenu l'enquête de la Commission puis la décision d'imposer des tarifs douaniers aux constructeurs de véhicules électriques chinois après qu'il fut constaté que la Chine le subventionnait massivement, au détriment de notre industrie. L'UE en aurait été incapable il y a quelques années...Nous entrevoyons le début de la sortie de la naïveté, en partie sous l'impulsion de la France, mais il reste beaucoup à faire !
Il est impératif d'investir et de mobiliser l'investissement public et privé pour soutenir les innovations de rupture, en s'inspirant de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA). Il l'est tout autant de soutenir, comme vous avez été plusieurs à le dire, notre industrie de défense - la dernière loi de programmation militaire prévoit un doublement des budgets - mais également d'investir, au niveau européen, dans des coopérations militaires et des financements originaux.
Nous avons su le faire face à la menace existentielle du Covid, en créant, sous l'impulsion de la France, de l'Allemagne et d'autres pays, le plan NextGenerationEU, soit 750 milliards d'euros d'investissements publics et de dette commune pour relancer notre économie, investir dans l'innovation verte et les nouvelles technologies.
Face à un autre défi existentiel, sachons prendre des mesures aussi courageuses et soutenons notre industrie de défense ! Il s'agit, monsieur Saintoul, de soutenir l'industrie de défense européenne. C'est le combat de la France ! Vous avez mentionné le débat sur le programme Edip mais vous avez aussi entendu le ministre des armées lors de la conférence des ambassadeurs : si nous dégageons des ressources européennes, c'est bien sûr pour investir dans notre autonomie stratégique, soutenir notre industrie européenne de défense et non créer des usines au Kentucky.
Cette feuille de route demandera de la volonté politique. À ceux tentés par le repli et l'isolement, face au tumulte géopolitique, à la concurrence aggravée et à l'accélération du changement des règles du monde, je dis que la France doit avoir une ambition pour l'Europe. Depuis sept ans, elle porte auprès de ses partenaires la voix d'une Europe qui se réarme, assume des rapports de force, se dote d'instruments avec la volonté politique de les utiliser.
C'est vrai, le chemin est encore long. Alors que nous sommes à la veille de négociations commerciales sans doute ardues avec nos partenaires américains, ce n'est pas le moment de se diviser et de commencer à faire des concessions unilatérales, en disant par exemple qu'il faudrait augmenter les importations de gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance des Etats-Unis.
La volonté politique de s'affirmer, le fait d'assumer des rapports de force, de défendre nos intérêts, d'investir massivement dans notre compétitivité, dans l'innovation, dans notre industrie et notre défense : tel est le message que porte la France. C'est cette souveraineté européenne qui nous permettra de continuer à peser dans les grands équilibres mondiaux et de défendre les intérêts de notre pays dans un monde violent et compétitif. Une France forte, au sein d'une Europe forte et unie !
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Votre question est parfaitement posée. Il faut nous défendre et protéger nos démocraties contre les tentatives d'ingérences, qu'elles s'expriment via Tik Tok, comme la Russie vient de le faire en Roumanie et en Moldavie ou via l'amplification de messages d'extrême droite sur X.
Nous avons développé des règles, comme celles que prévoit le DSA, appliquons-les ! J'ai demandé il y a quelques jours à la vice-présidente de la Commission européenne, Mme Henna Virkkunen, de poursuivre et d'amplifier les enquêtes de la Commission sur les violations de ces règles par les plateformes de réseaux sociaux. Je pense notamment à la lutte contre la désinformation, la haine en ligne ou l'utilisation de faux.
Mais face à ce type d'ingérences et de tentatives de déstabilisation, nous ne serons souverains que si nous sommes capables de faire émerger nos propres acteurs du numérique. D'où l'importance de soutenir l'innovation, de protéger notre industrie et de libérer les capacités d'investissement de nos banques et de nos start-up pour investir dans l'intelligence artificielle et le quantique, secteurs qui seront au coeur de la souveraineté de notre démocratie.
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Je ne me souvenais pas que le rapport Draghi préconisait une sortie du capitalisme ! Il nous encourage au contraire à faire émerger des acteurs industriels et technologiques en leur laissant la possibilité de prendre des risques, d'innover, d'entreprendre et en les finançant afin de créer un écosystème favorable.
Cela signifie, tout d'abord, qu'il faut simplifier et réduire les normes et les régulations qui ont trop longtemps empêché certains acteurs de se développer. Mario Draghi propose ainsi un choc de simplification pour soutenir nos entreprises. Il faut ensuite renforcer les acteurs du capital-risque, les banques qui souhaitent financer et investir.
Par ailleurs, vous avez raison de le souligner, il faut aussi prévoir des investissements publics. Je mentionnais d'ailleurs à l'instant le plan d'endettement commun NextGenerationEU, ce grand emprunt européen lancé sous l'impulsion de la France et de l'Allemagne pour sortir de la crise covid. L'ancien président de la BCE, Mario Draghi, estime, lui, qu'il faut mobiliser 800 milliards par an.
S'agissant du libre-échange, nous devons, comme les autres, être capables de défendre nos intérêts commerciaux. Le cas échéant, lorsque nous sommes sous la pression des Etats-Unis ou de la Chine, nous devons pouvoir répondre en imposant nos propres mesures tarifaires. Nous avons agi ainsi face aux véhicules électriques chinois et, à l'avenir, si nous sommes sous pression commerciale, nous devrons de nouveau assumer des rapports de force et des bras de fer avec les Etats-Unis. À cet égard, c'est bien en restant unis et forts, que nous pourrons, en Européens, assumer ce rapport de force. C'est bien sûr la voix que portera la France.
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Je vous avoue que je suis un peu surpris par la tonalité de votre question, comme d'ailleurs par l'intervention de votre collègue Mme Mansouri.
Vous vous félicitez de l'élection de Donald Trump, que vous soutenez, tout en rappelant que sa politique commerciale ira peut-être à l'encontre des intérêts des employés et ouvriers de l'industrie aéronautique, des agriculteurs ou encore des viticulteurs. J'aimerais savoir comment vous expliquerez à ces derniers, qui pourraient être confrontés à des mesures douanières et commerciales, pourquoi vous avez jugé bon de soutenir, dans le cadre d'une élection à l'étranger, un candidat qui formule ce type de proposition. C'est une drôle de vision du souverainisme !
Notre seul objectif, notre seule boussole, c'est la défense des intérêts de la France et des Français. Ainsi, c'est pour défendre les intérêts des agriculteurs que nous refusons l'accord avec le Mercosur - en l'état, il ne respecte ni nos clauses ni nos exigences sur le plan commercial comme environnemental. De même, nous avons soutenu l'Europe lorsqu'elle a défendu ses intérêts commerciaux de façon offensive, sans naïveté, dans le dossier des véhicules électriques chinois. En matière de défense, nous prônons la préférence européenne pour qu'émerge une véritable autonomie stratégique européenne.
Il n'est pas question de se faire la voix de pays étrangers, de chercher à plaire aux uns en affichant son respect ou à déplaire aux autres en réagissant par foucades. Nous devons simplement défendre nos intérêts et assumer, le cas échéant, des rapports de force - non nous soumettre, Monsieur le Député.
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S'agissant de toutes les questions stratégiques que vous avez évoquées - l'énergie, la politique commerciale, la défense de nos intérêts face aux ingérences avec l'exemple de la Nouvelle-Calédonie, les enjeux industriels ou la protection de nos agriculteurs -, sommes-nous plus forts quand nous sommes isolés et divisés face aux Etats-Unis et à la Chine ? La France ne tire-t-elle pas bénéfice de son union avec les autres pays pour défendre précisément les intérêts de ses agriculteurs, de ses ouvriers et de ses industries ? N'est-ce pas ainsi que les Européens pèsent davantage ? Si, pour y parvenir, nous devons exiger des transformations profondes de la part de l'Europe, nous nous y emploierons.
Vous avez évoqué la question de l'énergie. C'est la France, justement, qui a obtenu la reconnaissance du nucléaire comme énergie décarbonée dans la taxonomie européenne et qui l'a promu, parmi les énergies renouvelables, dans le mix énergétique de l'Union européenne. C'est la France, précisément, qui a permis la réforme du marché européen de l'énergie - le prix de l'électricité est enfin découplé de celui du gaz.
C'est en procédant ainsi que nous défendons nos intérêts et non en nous repliant, en nous affaiblissant, en perdant notre ambition européenne. Sans naïveté, de façon lucide - un mot que vous avez employé - nous devons emporter l'adhésion de nos partenaires pour assumer des rapports de force sur la scène internationale et défendre ainsi nos intérêts.
Pourquoi, selon vous, Elon Musk soutient-il des mouvements anti-européens en Europe alors qu'on ne l'entend pas s'exprimer sur la Russie ou sur la Chine ? Pourquoi, selon vous - qui êtes la première à souligner que les Etats-Unis défendront leurs intérêts de façon offensive, contre nous - Donald Trump soutient-il des mouvements politiques qui tiennent le même discours que vous en matière de souverainisme, qui évoquent la nécessité de sortir des mécanismes européens ? Imaginez-vous que c'est pour nous faire plaisir, pour nous faire une fleur, parce qu'il pense ainsi nous renforcer ? Ne veut-il pas, au contraire, alors que des négociations vont s'ouvrir, nous diviser et nous affaiblir ? Sans naïveté, je penche pour la deuxième hypothèse.
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Avant de répondre précisément à votre question sur Edip, je tiens à souligner que notre défense nationale constitue bien sûr la base de notre politique de défense. C'est d'ailleurs pourquoi, au cours des deux mandats d'Emmanuel Macron, nous avons doublé le budget de la défense - je crois d'ailleurs que vos collègues du Rassemblement national ont soutenu cet effort. Nous disposons bien sûr d'une force de frappe nucléaire autonome, qui fait de la France une puissance dotée et garantit sa souveraineté.
Par ailleurs, nous avons soutenu le développement de certains programmes européens pour encourager les coopérations industrielles et faire émerger des financements européens. La première condition que nous avons posée est celle de la préférence européenne, en particulier s'agissant de l'autorité de conception, un point que vous avez mentionné et qui est au coeur des négociations liées au programme Edip. Le savoir-faire technologique doit rester en Europe.
Je précise que la majorité des financements prévus dans le cadre de ces négociations sont destinés à l'industrie européenne. Car, si chaque pays peut dépenser son budget de défense comme il le souhaite, il n'est pas question d'acheter américain ou coréen avec l'argent du contribuable européen. C'est la ligne que nous défendons, notamment s'agissant de la maîtrise technologique.
Face à l'urgence de la situation internationale, à la nécessité de réarmer, nous devons poursuivre les efforts nationaux, à l'image de nos voisins européens. Nous avons d'ailleurs reçu la semaine dernière Radoslaw Sikorski, le ministre des affaires étrangères de Pologne, un pays qui consacre 4,7% de son PIB au budget de la défense.
Cependant, il est de notre intérêt d'agir en Européens. Nous devons pouvoir dégager de nouveaux financements - je pense aux eurobonds, un système d'emprunt commun au niveau européen - si nous en avons besoin. Cela suppose bien sûr que nous définissions certains critères - c'est ce que nous avons défendu au sein du Conseil de l'Europe pour le programme Edip.
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Je ne peux que partager votre constat : les Européens doivent assumer la responsabilité de leur propre destin et investir dans leur défense, leur sécurité et leur souveraineté.
La préférence européenne est au coeur de notre vision de la défense comme de l'industrie. Il faut sortir de la naïveté commerciale et assumer de protéger et défendre nos intérêts, notamment quand les autres font oeuvre de protectionnisme et s'affranchissent des règles internationales, des codes de l'OMC. Ne soyons pas les derniers dindons de la farce du commerce international et de la mondialisation des années 90. Sachons aussi montrer nos muscles et défendre nos propres intérêts industriels !
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Vous avez rappelé la nécessité de faire respecter nos règles applicables au domaine numérique. Nous nous sommes dotés d'instruments tels que le DSA et le DMA. Il appartient à la Commission d'en faire usage face à ces ingérences et à l'amplification de certains messages, en particulier du fait de la manipulation de l'algorithme du réseau social X. Je souligne aussi le rôle joué par TikTok dans les élections parlementaires roumaines, que la Russie a manipulées.
La Commission européenne doit faire respecter nos règles : voilà le message que Jean-Noël Barrot, le ministre de l'Europe et des affaires étrangères, et moi-même lui avons adressé. Je me suis personnellement entretenu avec la vice-présidente Henna Virkkunen afin de lui rappeler la nécessité de poursuivre les enquêtes en cours pour faire respecter le droit.
Le deuxième pilier de notre action se fonde sur l'innovation et la capacité à faire émerger des acteurs dans le numérique, le quantique et l'intelligence artificielle, des secteurs stratégiques qui seront déterminants pour la souveraineté et la compétitivité de notre continent. Si nous en sommes là aujourd'hui, c'est précisément parce que nous n'avons pas su faire émerger de Musk, de grands acteurs industriels européens qui nous permettraient de protéger nos normes et nos valeurs.
L'application des préconisations du rapport Draghi a pour objet de traiter cet enjeu, auquel nous ferons face dans les prochaines années.
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Je me félicite aussi que cet accord ait été trouvé. J'aurais aimé vous entendre vous féliciter du rôle joué par la diplomatie française, Emmanuel Macron et Jean-Noël Barrot dans la signature récente d'un accord de cessez-le-feu au Liban. La France, avec ses partenaires américains, a fait porter sa voix au Moyen-Orient et a permis à nos amis et partenaires libanais de sortir de l'impasse politique dans laquelle ils se trouvaient.
N'opposons pas le fait d'avoir des alliés et celui de mener une politique étrangère indépendante et une politique de défense souveraine. Nous sommes membres de l'OTAN, mais le budget que nous consacrons à la défense n'en a pas moins doublé au cours des deux mandats d'Emmanuel Macron et nous disposons d'une capacité de dissuasion nucléaire autonome.
Nous n'avons jamais été non-alignés. La France est un membre fondateur de l'Alliance atlantique. Elle s'est retirée de son commandement militaire intégré sous la présidence de Charles de Gaulle, à une époque où des bases militaires américaines se trouvaient sur notre territoire et où l'on débattait de l'indépendance de notre politique de dissuasion, mais elle n'a pas quitté l'Alliance. Lors des grandes crises, telle la crise des missiles de Cuba, elle s'est tenue aux côtés de ses partenaires sans jamais perdre l'indépendance de sa voix, qui s'est fait entendre au sujet de la guerre du Vietnam, de la guerre en Irak ou, plus récemment, du Moyen-Orient.
C'est avec ses alliés, ses amis, ses partenaires, grâce à son action et à son indépendance que la France fera porter sa voix et exercera son influence sur la scène internationale, non en suivant une politique isolationniste qui n'a jamais été la sienne.
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Vous parlez du silence de la France mais elle est aux côtés de ses partenaires et de ses amis. Concernant les menaces proférées par Donald Trump au sujet du Groenland, que la France a jugées inacceptables, le président de la République s'est entretenu le jour même avec la première ministre danoise afin de lui exprimer notre solidarité.
C'est justement contre de telles menaces que la France soutient l'idée d'une Europe souveraine capable de défendre ses intérêts. Tout notre débat de ce soir révèle qu'il n'y a aucun silence. Au contraire, les Européens manifestent leur volonté de reprendre leur destin en main, d'investir dans leur souveraineté et leur autonomie stratégique, de sortir de la naïveté sur les plans commercial et géopolitique - c'est le sens des propos tenus par le président de la République lors de la conférence des ambassadeurs.
Nous partageons le sentiment que le monde est menaçant : la conquête territoriale redevient possible et les rapports de force s'expriment de façon débridée et exacerbée. Plutôt que de faire de la politique politicienne et de chercher des boucs émissaires et des responsables en politique intérieure, sachons faire preuve d'unité et avançons ensemble pour défendre collectivement nos intérêts.
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La France s'est préparée en n'entretenant aucune illusion sur la tendance de fond que l'on observe de la part des Etats-Unis. Déjà sous l'administration Obama, puis sous la première administration Trump et sous l'administration Biden, l'Europe, sous l'impulsion de la France, est sortie de sa naïveté sur le plan commercial, a investi dans des coopérations en matière de défense, a défendu ses valeurs et sa souveraineté sur le plan numérique. Je viens d'évoquer le DSA : c'est en donnant enfin à l'Europe les moyens de se défendre que nous nous prémunissons contre toute éventualité à l'étranger.
Les Américains ont fait leur choix, il est souverain et nous le respectons. Le président Trump défendra leurs intérêts. Notre ambition, c'est que les Européens puissent toujours défendre les leurs, conformément à la vision et au projet que nous défendons, avec des résultats, depuis 2017.
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Vous mettez en exergue deux sujets absolument fondamentaux et qui mériteraient beaucoup plus qu'un échange aussi bref.
S'agissant de la question commerciale, vous avez mentionné plusieurs des mesures possibles - clauses antidumping, principe de la réciprocité, compensations si nécessaire et soutien aux secteurs éventuellement touchés. Et c'est précisément les leviers que nous avons activés récemment, j'en ai parlé à propos des véhicules électriques chinois.
C'est un exemple intéressant car sur la question du photovoltaïque, il y a quelques années, nous n'avons pas été capables de prendre des mesures. Depuis, nous nous sommes dotés d'instruments et nous pouvons désormais d'agir plus vite, sans attendre le résultat de procédures interminables - notamment devant l'OMC -, pour imposer, après enquête rigoureuse de la Commission, de nouveaux tarifs. En l'espèce, il a été démontré que la Chine subventionnait massivement son secteur de production de véhicules électriques.
D'autres pays ont agi ainsi, d'autant plus rapidement qu'ils étaient le seul acteur décisionnaire - je pense aux Etats-Unis, qui ont imposé des tarifs douaniers de 100 %. Nous avons réussi à dégager une majorité en Europe pour imposer une hausse des tarifs.
Je le répète, une guerre commerciale, ou le protectionnisme, n'est dans l'intérêt de personne : nous sommes les principaux partenaires commerciaux les uns des autres. Mais la meilleure façon d'empêcher un conflit est de montrer que nous disposons des instruments pour répondre de façon symétrique et que nous assumons le rapport de force. Cela avait été le cas lors des négociations commerciales entre les Etats-Unis et l'Union européenne, il y a quelques années, sous la présidence Juncker. C'est l'approche que préconise la France.
S'agissant de la question du mix énergétique, vous avez raison de souligner qu'il ne faut pas opposer décarbonation et compétitivité. La décarbonation est bien une source de réduction des coûts de l'énergie, de compétitivité, et ce qui nous met à l'avant-garde d'industries innovantes. Nous devons donc continuer cet effort de décarbonation dans la logique des objectifs ambitieux définis dans le pacte vert, tout en accompagnant la transition des autres secteurs industriels. C'est bien le mix énergies renouvelables et énergie nucléaire que nous défendons, à la fois par la réforme du marché de l'électricité, en faisant entrer de nouveau le nucléaire dans la taxonomie européenne, et par le développement de la décarbonation.
(...)
Je vous remercie de rappeler l'importance existentielle que revêt cette guerre d'agression de la Russie contre l'Ukraine à nos portes car cela a été assez peu évoqué ce soir. Je voudrais rappeler plusieurs points principiels.
Premièrement, les Européens doivent être à la table des négociations. On ne peut pas négocier la sécurité et l'avenir de l'Ukraine sans les Ukrainiens, ni la sécurité et l'avenir de l'Europe sans les Européens. Ainsi, le président de la République, en marge de la cérémonie de Notre-Dame, a organisé la rencontre entre le président élu Trump et le président Zelensky.
Deuxièmement, la résolution de cette guerre doit reposer sur les principes très clairs que sont la sécurité et la stabilité de l'Europe, et sur des garanties de sécurité pérennes et crédibles pour l'Ukraine, auxquelles les Européens devront prendre toute leur part.
Mais je souligne que pour négocier en vue d'un accord, il faut être au moins deux. Or la Russie est dans une posture escalatoire. C'est elle qui envoie des troupes nord-coréennes sur le sol européen et qui utilise des missiles balistiques et des drones iraniens contre les infrastructures, les militaires et les civils ukrainiens. La seule façon de pouvoir l'entraîner dans une négociation, et c'est le message que nous avons transmis aussi à l'administration américaine, c'est de placer les Ukrainiens dans un rapport de force le plus favorable possible sur le terrain. Il s'agit de faire comprendre à la Russie que la victoire militaire est impossible. Certes, il n'y a pas de solution simple, facile et rapide permettant de mettre fin à la guerre en Ukraine, et cela demandera aussi un engagement de long terme des Européens auprès des Ukrainiens. Je peux vous assurer que c'est le message de la France auprès de ses partenaires.
(...)
La question que vous posez est celle de l'avenir des industries de défense européennes. Notre ambition est d'en accroître les capacités - nous l'avons fait au niveau national et les autres Etats membres s'y emploient - et d'encourager des coopérations au niveau européen. Il faut rappeler que beaucoup de nos partenaires - je pense à nos amis d'Europe centrale et orientale - sont très attachés à la relation transatlantique, à leur place dans l'OTAN. La France joue tout son rôle au sein de cette organisation à travers des missions de réassurance en Roumanie, où nous sommes une nation-cadre, mais aussi dans les Etats baltes et en Pologne, pays placés en première ligne et menacés par l'agressivité et le révisionnisme de la Russie.
La France encourage le développement du pilier européen de l'OTAN par une amélioration de la coordination et du dialogue entre l'Union européenne et cette organisation, tout en soutenant la préférence européenne pour faire émerger une industrie de défense européenne. Cela serait aussi dans l'intérêt de ceux qui, outre-Atlantique, nous demandent d'augmenter de façon durable nos efforts de défense. Il faut bien avoir conscience des résultats sur le plan industriel et sur le plan de l'emploi pour assurer mieux encore la pérennité de ces investissements.
Notre conviction, c'est qu'il ne faut pas opposer le rôle de l'Europe, comme pilier de défense robuste et autonome au sein de l'Alliance, et la défense européenne pour laquelle les efforts nationaux de réarmement et d'augmentation des budgets sont menés.
(Source : site Internet de l'Assemblée nationale)
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