Vladimir Poutine.

Quel avenir pour la Russie après le départ de Poutine ? Voici cinq scénarios possibles.

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Vladimir Poutine a fêté ses 71 ans le 7 octobre dernier, jour où le Hamas a attaqué Israël. Le président russe a pris ce massacre comme un cadeau d’anniversaire qui change la donne pour son agression en Ukraine. Quelques semaines plus tard, il annonçait son intention de briguer un cinquième mandat lors d’une élection sans vrai choix. Le 16 février, on apprenait la mort soudaine d’Alexeï Navalny, âgé de 47 ans, dans une colonie pénitentiaire située au-dessus du cercle arctique, d’où le leader de l’opposition continuait à envoyer à ses millions de soutiens des instructions sur la façon de protester contre un plébiscite annoncé. Un mois plus tard, le Kremlin a au moins pris la peine d’attendre un simulacre de vote pour annoncer la victoire de Poutine. Le voici désormais installé dans ses fonctions jusqu’en 2030, date à laquelle il aura 78 ans. En Russie, l’espérance de vie des hommes ne dépasse pas les 67 ans ; ceux qui vivent jusqu’à 60 ans peuvent espérer survivre jusqu’à 80 ans environ. Les centenaires sont rares en Russie. Se présentant en nouveau tsar, Poutine pourrait un jour rejoindre leurs rangs. Mais même Staline a fini par mourir.

Le prédécesseur de Poutine, Boris Eltsine, s’est avéré être un des rares tsars en puissance qui a nommé un successeur et lui a facilité l’accès au pouvoir. En 1999, Eltsine, confronté à des problèmes de santé chroniques et craignant que lui et sa "famille" de copains corrompus soient emprisonnés après sa démission, a choisi Poutine pour préserver sa liberté et son héritage. En 2007, il est mort en homme libre. Mais le protecteur n’a pas suivi l’exemple de son patron. En 2008, Poutine s’est brièvement retiré de la présidence, du fait de la limite de deux mandats consécutifs. Il a nommé à sa place Dmitri Medvedev qui ne représentait rien politiquement, s’est muté lui-même au poste de Premier ministre et est revenu pour un troisième mandat présidentiel en 2012, puis un quatrième. Enfin, il a incité son pseudo-corps législatif à modifier la Constitution pour supprimer effectivement toute limitation de mandat. Staline, lui aussi, s’est obstinément accroché au pouvoir, alors même que ses problèmes de santé s’aggravaient. Il a refusé d’envisager l’émergence d’un successeur ; finalement, il a subi une ultime attaque et est tombé dans sa propre urine.

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Bien sûr, Poutine n’est pas Staline, mais le parallèle est néanmoins instructif. Le système de Staline s’est avéré incapable de survivre sans lui, malgré l’existence d’un parti au pouvoir institutionnalisé. Quels que soient le moment et la manière dont Poutine partira, son autocratie personnalisée et, plus largement, la Russie, sont d’ores et déjà confrontées à des questions importantes sur leur avenir.

Le régime de Poutine s’apparente à un brise-glace, réduisant en miettes l’ordre international dirigé par les Etats-Unis. Washington et ses alliés se sont laissés surprendre par lui à maintes reprises – en Libye, en Syrie, en Ukraine et en Afrique. Cela suscite des craintes quant à la prochaine mauvaise surprise. Mais qu’en est-il à long terme ? Comment, à la lumière de l’inéluctable mortalité des dirigeants et de facteurs structurels plus importants, la Russie pourrait-elle évoluer au cours de la prochaine décennie et peut-être au-delà ?

Les responsables occidentaux et les autres dirigeants doivent envisager une série de scénarios. Il va sans dire que le monde surprend constamment, et que quelque chose d’impossible à prévoir peut se produire : le célèbre cygne noir. L’humilité est donc de mise. Néanmoins, cinq futurs possibles pour la Russie sont actuellement imaginables, et les Occidentaux devraient les garder à l’esprit, afin de s’y préparer.

La Russie s’inspire de la France

La France est un pays aux traditions bureaucratiques et monarchiques profondément ancrées, mais aussi à la tradition révolutionnaire périlleuse. Les révolutionnaires ont aboli la monarchie pour la voir revenir sous la forme d’un empereur et de rois, puis disparaître à nouveau, au gré des républiques. La France a construit et perdu un vaste empire colonial. Pendant des siècles, les dirigeants français, à commencer par Napoléon, ont menacé les pays voisins.

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Aujourd’hui, ces traditions se perpétuent de bien des manières. Comme l’a observé avec perspicacité Alexis de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution (1856), les efforts des révolutionnaires pour rompre définitivement avec le passé ont fini par renforcer involontairement les structures étatistes. Malgré la consolidation d’un système républicain, l’héritage monarchique de la France perdure symboliquement dans les châteaux de Versailles et d’ailleurs, dans les statues omniprésentes des souverains de la dynastie des Bourbon et dans une forme de gouvernement démesurément centralisée, avec un pouvoir et des richesses immenses concentrés à Paris. Même privée de son empire, la France reste un pays extrêmement fier, que nombre de ses citoyens et admirateurs considèrent comme une civilisation ayant toujours le sentiment d’avoir une mission spéciale dans le monde et en Europe, et dont la langue est parlée bien au-delà de ses frontières (60 % des locuteurs quotidiens du français sont des citoyens d’autres pays). Mais surtout, la France d’aujourd’hui jouit de l’Etat de droit et ne menace plus ses voisins.

La Russie possède elle aussi une tradition étatique et monarchique qui perdurera, ainsi qu’une tradition révolutionnaire périlleuse toujours présente dans ses institutions et dans les mémoires, à la fois comme une source d’inspiration et d’avertissement. Certes, les Romanov, autocrates, étaient encore moins contraints que les Bourbons, absolutistes. La Révolution russe a été considérablement plus brutale et destructrice que la Révolution française. L’empire perdu de la Russie était contigu, non pas outre-mer, et a duré beaucoup plus longtemps. En Russie, la domination de Moscou sur le reste du pays dépasse même celle de Paris en France. La vaste étendue géographique de la Russie éclipse celle de la France. Très peu de pays peuvent se comparer avec la Russie. Mais la France est peut-être celui qui a le plus de points communs avec elle.

La France contemporaine est un grand pays, mais elle n’est pas sans détracteurs. Certains critiquent un étatisme excessif, les impôts élevés pour financer des services publics inégaux, ainsi qu’une idéologie socialiste répandue. D’autres critiquent la prétention de la France à vouloir rester une grande puissance, tout comme son chauvinisme culturel. D’autres encore déplorent les difficultés de la France à assimiler les immigrés. Quoi qu’il en soit, la France offre ce qui se rapproche le plus d’un modèle réaliste pour une Russie prospère et pacifique. Si la Russie devait devenir comme la France – une démocratie dotée d’un Etat de droit qui se complaît dans son passé à la fois absolutiste et révolutionnaire mais qui ne menace plus ses voisins – cela constituerait une réussite de premier ordre.

La France a suivi un chemin tortueux pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Rappelons la terreur révolutionnaire de Robespierre, l’expansionnisme catastrophique de Napoléon, l’auto-coup d’Etat de Napoléon III (de président élu à empereur), la prise de pouvoir par la Commune de Paris, la défaite rapide du pays lors de la Seconde Guerre mondiale, le régime collaborationniste de Vichy qui a suivi, la guerre coloniale d’Algérie et les actes extraconstitutionnels du président Charles de Gaulle après qu’il est sorti de sa retraite en 1958. On pourrait estimer que la Russie a besoin de son propre de Gaulle pour aider à consolider un ordre libéral par